REAAP Guadeloupe : le fasadé de Morne à l’Eau « Kouté pou tan, tan pou konpran »…le compte-rendu de FORCES…

REAAP Guadeloupe : le fasadé de Morne à l’Eau « Kouté pou tan, tan pou konpran »…le compte-rendu de FORCES…

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 FACADER

Morne à l’Eau

26 septembre 2014

 Ki tan nou ka tchouyé ti kochon la nou ka nouri dépi an tan dyab té ti gason

Kouté pou tan, tan pou konpran

 Madame CHOVINO, présidente du CCAS de Morne à l’Eau, ouvre ce cinquième Façader, puis Christiane GASPARD-MERIDE fait l’historique de cette manifestation avant que l’assistante du REAAP présente une synthèse des précédentes rencontres. Puis Franck GARAIN entame cette nouvelle rencontre dont le thème en est la communication dans le couple.

Il s’interroge tout d’abord sur le choix de cette thématique Est-ce à dire qu’au XXIè siècle il n’y a pas de communication dans le couple ? De quel couple parlons-nous ?  Le couple est mosaïque : il peut être sédentaire, sans foyer, visiteur, en pointillé… Si il y avait une meilleure communication, certains situations de détresse n’existeraient pas.

Le dialogue suggère l’amour, l’apaisement, un pied d’égalité, JE et TU sont deux êtres souverains et aucun ne cherche à impressionner l’autre ni à l’utiliser. Franck GARAIN se propose alors d’étudier l’évolution du couple à travers le temps. La société post-esclavagiste est hiérarchisée par la classe, le genre et la race, le dialogue épouse alors le temps, avec des stratégies d’adaptation à la réalité

Pendant la période esclavagiste, le dialogue se faisait sous la tutelle du maître ; il n’y avait pas de famille guadeloupéenne homogène, car il existait des divisions entre les Blancs, les libres de couleur et les Noirs esclaves.

Quand les premiers colons arrivent en Guadeloupe, ils ne sont pas accompagnés de leur famille, puis quelques temps après les femmes arrivent et se met en place une aristocratie coloniale où la femme a une place reconnue et où l’homme est un mari dont le rôle est de diriger l’habitation, de participer à la milice, … L’homme blanc est ainsi un homme avec des activités sociales diversifiées et la femme blanche est chargée d’assurer la descendance et de représenter le couple ; le dialogue est mince dans ce couple. De plus, si les colons blancs pratiquent l’endogamie ils ont cependant de nombreuses relations extraconjugales (Victor SCHOELCHER évoque les concubines de couleur et les bâtards). Le colon a ainsi deux familles : son épouse, avec qui il dialogue peu (puisque les rôles de chacun sont bien définis, reconnus et acceptés) et sa famille de l’extérieur.

Les libres de couleur recouvrent une très vaste catégorie d’individus diversement nommés (mulâtres, mamelouks, câpres, quarterons, octavons …). Il faut également distinguer entre les libres de naissance – appelés ingénus – et les affranchis. Le couple homme Blanc / femme Noire est un couple stratégique pour cette dernière, à visée économique. Il est fréquent qu’une mulâtresse soit concubine ou maîtresse de Blanc, alors que le célibat est quasi inexistant chez les femmes Blanches. L’homme Blanc épouse rarement sa maîtresse de couleur, car il lui faudrait alors payer son affranchissement.

Des liens se créent parfois entre l’épouse légitime et la femme illégitime, avec des situations de parrain/marraine. La mulâtresse est souvent installée en ville, dans une boutique, ou sur un petit terrain qui appartient à son amant ; c’est une femme économiquement indépendante (elle est blanchisseuse, couturière, …), elle essaie de marier ses enfants en faisant en sorte qu’ils aient un bien. Le dialogue entre l’homme Blanc et la femme de couleur est pour cette dernière une stratégie afin de pérenniser sa descendance de manière libre, et pour l’homme Blanc de garder sa liberté, puisque son épouse ne dit rien (elle a cependant de l’importance, puisque c’est elle qui porte le nom de l’homme). Le père Blanc qui est absent, caché est dans un déni de paternité. Mais ce jeu de rôle structure la société coloniale de l’époque où chacun sait ce qu’il demande à l’autre.

Pour ce qui est des Noirs esclaves, si des textes sont favorables à leur mariage, celui-ci est cependant très rare. Le dialogue existe entre l’homme et la femme esclave, mais il est influencé par la présence du maître. Le maître permet aux esclaves de fonder une famille, mais leur mariage ne peut se faire qu’avec son accord et les enfants qui en sont issus suivent toujours la condition de la mère. De plus, le mariage n’apporte aucun intérêt aux esclaves puisque les enfants restent la propriété du maître.

Dès les premiers instants, le dialogue hommes/femmes chez les esclaves est oblitéré par la présence du maître, par sa puissance économique (puisque c’est lui qui abrite, nourrit, habille). Dans le couple, la parole est alors évacuée et remplacée par l’acte, la possession, à travers silences et onomatopées : les choses ne se verbalisent pas ; l’esclave a structuré l’être qui fait l’homme guadeloupéen. Parce que la relation homme/femme se passe sous le regard du maître, la parole s’évacue et reviens à travers l’acte de chair qui recrée l’humanité, l’authenticité, l’appartenance à la communauté humaine : l’homme doit alors parler plus fort que le maître, et blesser par la parole la femme coupable d’être la maitresse du Blanc, d’où les paroles blessantes, les insultes, le dénigrement.

A la fin de la période esclavagiste se mettent en place des stratégies matrimoniales avec :

–       Une présence paternelle fuyante (père Blanc, père Noir)

–       Une femme au cœur des stratégies matrimoniales (Blanche/Noire)

–       Un enfant qui émancipe la famille et qui est au centre d’attentions multiples

–       Une, mulâtresse qui s’émancipe du Noir pauvre

–       Des structures familiales souples qui obéissent au jeu des tensions d’une société inégalitaire, avec une adaptation au système de domination afin de pouvoir mieux y échapper

Pendant l’esclavage se prépare la matrice qui va constituer les éléments de la période post-esclavagiste. A partir de ce moment, le dialogue n’est plus sous la tutelle du maître, mais sous celle de l’enfant, qui va effacer le passé.

Les abolitions successives ont été des outils stratégiques : en 1794, pour lutter contre les Anglais (on peut ainsi armer plus d’hommes) et en 1848, quand la révolution industrielle rend l’esclave inutile. En libérant l’esclave, on permet aux nouveaux libres de faire famille et ainsi, de vendre leur force de travail aux planteurs. En permettant la nuptialité, on accroît le nombre des enfants, donc des travailleurs potentiellement disponibles et on baisse ainsi le coût du travail. Parallèlement, la famille devient le centre de nouveaux besoins qui obligent le nouveau libre à travailler pour pouvoir les satisfaire. La famille devient le socle de la nouvelle réorganisation économique. Le dialogue se fait désormais sous la tutelle économique, avec la nécessité de survivre. C’est l’enfant qui assurera la descendance, alors c’est l’enfant qui est au centre de l’attention, qui sera le réalisateur social au profit duquel la famille va dialoguer, communiquer. Il y a ainsi un discours commun, partagé, implicite au profit de l’enfant. C’est désormais une organisation triangulaire – le père, la mère, l’enfant – où chacun a un rôle bien précis. Un homme est alors reconnu comme responsable quand il peut « mettre une femme en case », il est le nourricier, la femme fait fonctionner la famille et les enfants sont éduqués à obéir et à respecter les adultes, la nourriture, … L’enfant fait partie du pacte de famille et porte sa part aux tâches du foyer, avec une spécificité des tâches des filles et des garçons. Le socle de la famille, c’est le pouvoir de s’émanciper à travers la réussite des enfants. Que le père soit résident, nomade ou en pointillé, il a son rôle et est reconnu comme tel. Le dialogue est soumis à l’avenir de l’enfant, continuateur de la communauté.

Depuis les années 60, les choses ont changé (construction de la route de la Traversée, premier Prisunic, premières télévisions, premier atterrissage d’un Boeing, création de Jarry, rénovation urbaine de Pointe à Pitre, …). On est passé d’un comportement de survie à une deuxième étape sociale – s’occuper de l’enfant-  puis à une troisième – nous occuper de nous même – l’économie du bonheur. Chacun voit désormais les choses à partir de sa propre personne. Aujourd’hui, on a le sentiment que la parole est partagée, mais elle est oblitérée par l’économie du bonheur individuel. Est-ce une étape  normale ou un aboutissement définitif ? On peut divorcer plus facilement, les situations du couple peuvent se faire et se défaire de façon plus rapide. Le contrat qui tournait autour de l’enfant, devient un contrat d’adhésion, le contrat de chacun face à l’autre, ce n’est plus le contrat commun avec des obligations réciproques. Le dialogue existe donc mais avec une inversion des tendances, il ne tourne plus autour de l’enfant et de la survie du groupe, mais autour du bonheur de chacun.

Raymond OTTO poursuit l’analyse en indiquant que souvent l’économie prend le pas sur le relationnel. Mais additionner les bonheurs ne fait pas un bonheur collectif.

L’enfant est censé être le porte-voix, l’icône de la famille. Aujourd’hui, les enfants ont l’attention de leurs parents, mais ceux-ci ne savent pas ce qu’st l’attention. Aujourd’hui, il y a autant de façon d’être parent que de parents, alors qu’auparavant les parents s’entendaient sur des valeurs collectives. Il y a avait un consensus dans la société sur l’éducation. Le problème aujourd’hui c’est que des éducateurs sont agressés par des jeunes, mais également par leurs parents. Aujourd’hui, on pense qu’en tout espace on est roi ; on est toujours dans le triptyque agresseur/sauveur/victime.

Nous voulons les bienfaits du mariage, mais pas les contraintes. Le principe du mariage, c’est le renforcement d’une situation stratégique : chaque génération fait fructifier ce qu’a fait la génération précédente. Depuis la fin des années 80, la situation est inversée : la production de valeur ne fonctionne plus alors que beaucoup de problèmes sont résolus (tels les problèmes alimentaires). Les mots de politesse n’existent plus, mais qui ne les transmets pas ?  Les espaces de socialisation (église, école, clubs sportifs) sont atteints par cette maladie. Avant, dans les associations, on trouvait des gens passionnés, qui ne comptaient pas leur temps et transmettaient leur passion, les enfants sont confiés par les parents, pour être éduqués comme à la maison.

Auparavant, les personnes prenaient du temps pour réfléchir au projet familial, à la réussite des enfants. Auparavant, l’école était la première porte vers la liberté. Depuis la fin des années 80, le rôle de l’école est remis en question, l’école doit faire ce que faisaient auparavant les familles (apprendre la politesse, le respect des rapports hiérarchiques où l’enfant n’est pas l’égal de l’adulte, avoir un comportement irréprochable). Avant, il y avait des espaces où l’enfant ne pouvait pas aller, ni parler. Avant, on avait beaucoup d’éducation et peu d’instruction ; aujourd’hui, c’est l’inverse, ce qui entraîne des situations d’exclusion (on ne sait pas quand prendre la parole ni quand s’arrêter). Aujourd’hui, les jeunes ne peuvent pas « digérer » la parole reçue pour en faire du sens. Aujourd’hui, il y a une incapacité à entrer en communication avec l’autre, on n’a pas les arguments nécessaires pour pouvoir s’opposer à l’autre : on se regarde, on se remarque, on se critique, mais il n’y a pas de base commune : il existe autant de réactions différentes que de personnes.

Aujourd’hui, les enfants se sentent tout puissants à l’école, mais également à la maison. Aujourd’hui, certains adultes ont du mal avec les règles : ils ne sont pas crédibles pour leurs enfants. Sur quelles bases communiquer avec l’enfant ?

Le problème essentiel est de savoir ce que nous voulons vraiment pour nous, pour le projet de famille. Les nouvelles générations sont en rupture avec la famille issue des années 80 et la famille issue de mai 68, car tôt ou tard il faut être confronté à la règle : mieux vaut donc y être confronté tôt à la maison plutôt que tard dans l’espace administratif et juridique.

La base de la société, c’est la plus petite unité économique, c’est-à-dire la famille : si on veut que la famille s’améliore, il faut remettre un tour de vis. Si les parents n’ont pas le goût de l’effort, leurs enfants ne l’auront pas non plus. Si nos ancêtres avaient la possibilité de revenir, que penseraient-ils de nous ? demande Raymond OTTO. Est-on prêt à recommencer à donner une gifle ? continue-t-il en donnant la parole au public.

Non, lui est-il répondu, car c’est de la violence, et que l’on peut parler, échanger, sans avoir recours à la violence. Quel que soit l’individu, on peut l’amener au meilleur. Il y a beaucoup de jeunes qui font des choses brillantes, mais on n’en parle pas. La jeunesse s’auto-régule, les jeunes finissent pas trouver du travail et fonder une famille

Pour Raymond OTTO, une société ne se construit pas sur ses seniors, or aujourd’hui nous sommes dans une situation où se sont des seniors qui s’occupent des seniors. Il faut remettre du sens dans ce que l’on fait, poursuit-il. Pour le public, il faut donner une éducation à ceux qui en ont le plus besoin.

Franck GARAIN souligne qu’en tant que citoyen on ne peut que s’interroger et faire un parallèle entre aujourd’hui et avant. Auparavant, on ne recevait pas de gratification quand on faisait quelque chose de bien : c’était normal. Le projet de l’enfant, c’était celui de tout le quartier : on était davantage dans des projets de communauté, partagés. Là aussi la rupture est venue des années 80, sur des réalités simples aussi : auparavant, il y avait une chambre pour les filles et une chambre pour les garçons : maintenant, chaque enfant a sa chambre. La manière d’habiter a transformé la société. Aujourd’hui, nous sommes dans une société avec des tendances égalitaristes, qui fait des enfants des victimes des adultes.

Aujourd’hui, dit aussi Raymond OTTO, il y a un bien-être, mais est-ce que le bien-être est synonyme de bonheur ? Nous sommes dans une société qui ne produit pas de bonheur.

Aujourd’hui, relève encore une personne du public, on a beaucoup de moyens pour communiquer, mais on ne se parle plus face à face et il n’y a pas d’échanges entre des personnes qui sont parfois dans la même pièce, l’attention est détournée par la télévision, les tablettes, les portables …

Comment démarrer une vie dans une communication transparente et sans enjeu ?

Une personne du public remarque que les femmes se trompent aujourd’hui sur leur destin de mère, elles se sentent seulement mère et non pas femme ce qui, explique qu’elles se sentent toujours concurrencées par d’autres femmes Les femmes ont intérêt à rester femmes pour demeurer la reine du cœur de leur homme.

Concernant le bonheur, il est dit qu’on a mis les valeurs matérielles en haut de l’échelle des valeurs, que l’on recherche le bonheur a tout prix, on court après l’argent et du coup on n’a pas de temps pour ses enfants, pour soi-même, pour faire son autocritique, se regarder sans complaisance. Nous devons apprendre à nous excuser et à accorder notre pardon. Quand l’enfant a raison, il faut le reconnaître ; pareillement, lorsque l’on commet une injustice, il faut le reconnaître et s’excuser. Raymond OTTO souligne qu’auparavant, quand un enfant commettait une bêtise, il en tirait un enseignement.

Franck GARAIN intervient pour dire qu’en communication, rien n’est parfait et le couple est une entité à part. Nos femmes ont appris à être mères et à s’enraciner dans ce rôle là souligne t-il. Comment faire pour parler d’une seule voix pour l’éducation des enfants ? Il faut se partager les rôles et les tâches, restaurer le contrat dans le couple, avec l’enfant.

Mais comment faire contrat avec des personnes en qui on n’a pas confiance, demande quelqu’un ? Raymond OTTO rappelle qu’il existe 3 types de femmes :

–       Celles qui se marient et meurent avec un mari

–       Celles qui ont plusieurs relations dans leur vie

–       Celles qui construisent une image négative de l’homme

La notion de contrat ne peut prévaloir que si les deux parties connaissent les termes, mais nous sommes dans une société qui n’aime pas la transparence.

Franck GARAIN remarque que dans la relation homme/femme il y a parfois la volonté de tuer l’autre du fait des humiliations subies. Quand savoir quand il faut se quitter ? Pourquoi vouloir maintenir des situations factices qui font souffrir ? Dans nos comportements, dans nos façons d’agir, nous restons structurés par notre histoire, nous sommes immergés dans un monde qui a basculé dans les années 80 mais nous sommes dépassés : il faut nous revisiter, réinvestir nos relations de couple, penser à l’importance de vieillir ensemble, quand les enfants ne sont plus là, pour finir la route. Aujourd’hui il y a nécessité de débattre, de créer des cercles, pour lutter contre la solitude.

Pour Raymond OTTO, il y a une grille de lecture pour les hommes et une pour les femmes : il faut l’inscrire dans la même temporalité. La modernité s’impose de fait. Aujourd’hui, l’affection passe par un taux de satisfaction de l’offre de biens.

Christiane GASPARD-MERIDE clôt cette rencontre en disant Je suis une Guadeloupéenne, je suis l’autre et moi, je suis mes enfants et moi, je m’interpelle, je suis interpellée par mon pays, l’évolution de mon pays, l’environnement de mon pays, je veux savoir. Au cours de ma vie de militante, j’ai entendu beaucoup de souffrance qui toutes partaient d’un amour. Pourquoi ces blessures m’affectent tant ?

Le maire de Morne à l’Eau souligne enfin qu’il faut toujours un compromis pour vivre ensemble. Il faut transmettre l’autorité, mais l’autorité ne va pas sans l’affection. Il faut comprendre d’où vient la souffrance pour vivre ensemble.

Association FORCES.




1 Commentaire to “REAAP Guadeloupe : le fasadé de Morne à l’Eau « Kouté pou tan, tan pou konpran »…le compte-rendu de FORCES…”

  1. L’essentiel est dit : parti d’un malentendu, la relation homme/femme dans nos contrées évolue sans forcément s’améliorer. Les ressentiments doivent laisser la place à une relation apaisée qui ne va pas forcément durer toute la vie. Mais profitons au mieux du temps qu’elle dure.

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