Peut-on « insérer » sans inventer une alternative sociétale ? Par Frantz Succab

Peut-on « insérer » sans inventer une alternative sociétale ? Par Frantz Succab
C’est la question que peut se poser l’ingénieur social, voire le travailleur social en général, pourvu qu’il  se place, sans crainte d’être soupçonné de « faire de la politique », du point de vue d’un professionnel qui ose sortir des sentiers routiniers. Interroger la société où l’on exerce son métier, est une exigence intellectuelle absolue et un droit imprescriptible de tout citoyen.

Le mal guadeloupéen

Un simple regard rétrospectif sur la dégradation de la situation économique et sociale de la Guadeloupe, au cours des 40 dernières années, fait jaillir le sens caché des politiques publiques d’insertion fondées par la loi sur le RMI et  son évolution plus récente, le RSA.

Dès le début des années 1960 on assiste à la destruction systématique et accélérée de l’industrie sucrière, à l’urbanisation progressive des campagnes, à la transformation des quartiers populaires urbains en grands ensembles faits de barres et tours. Cela a des conséquences sur la formation sociale.

Le marché du travail se réduit, n’offrant d’autres perspectives que les métiers du tertiaire, tandis qu’une masse toujours plus nombreuse de jeunes insuffisamment ou non-qualifiés pour ce secteur inonde le marché du travail. Le délitement du secteur primaire et d’un secteur secondaire qui en tire essentiellement sa raison d’être autour de l’économie cannière et sucrière, cela va à une vitesse inversement proportionnelle à l’augmentation des transferts sociaux et le développement du commerce de masse.  On parachève tout au long des années 1970-80 le quadrillage commercial d’un pays destiné désormais à devenir terre de consommation passive.

Auparavant, de 1963 à 1974, les premières mesures de résorption du chômage avaient consisté à résorber le nombre potentiel des demandeurs d’emploi. Ce furent les ponctions opérées par le Service Militaire Adapté (Plan Némo) puis, à grande échelle, le BUMIDOM (Bureau des Migrations des DOM). Le résultat fut de diminuer considérablement le nombre de jeunes, vivant sur le territoire. En somme « vider le bocal » où le sentiment de révolte pouvait évoluer comme un poisson dans l’eau. Cela ne suffira pas à réduire le fossé entre la demande et l’offre d’emploi.

En outre, avec l’agonie des bassins d’emplois sucriers, se meurent peu à peu l’agriculture familiale, ainsi que les modes de vivre et de consommer qui leur correspondaient. De même, dans les zones urbaines, les grands ensembles amènent un « bâti », à l’opposé du « vécu » des quartiers (lakou, pour la plupart) où régnait encore des formes de convivialité solidaire des pauvres. Plus de lolos pour faire crédit et aider à vivre, ni à la campagne ni en ville, ils disparaissent peu à peu, pour laisser place aux « grandes surfaces », où l’on paie de plus en plus en cash du demi-gros ou du gros : plus question d’acheter au détail une cigarette, une roquille d’huile, un quart de farine ou de riz. Plus possible d’aller gagner « deux » journées à l’usine pour alimenter son jardin et son petit élevage.

On voit donc se dessiner, en même temps que la raréfaction de l’emploi et l’addiction encouragée à la consommation de masse, un « détricotage » du lien social : la disparition des lieux habituels de convivialité et l’effritement des solidarités traditionnelles. Et, comme manifestation malheureuse de cette fausse modernité, un besoin sans précédent en numéraire dans l’ensemble de la population, particulièrement chez les plus démunis.

Ce sont de nouvelles formes de dépendance économique, fortement alimentaires, qui se font jour.  Elles entrainent un renversement des valeurs : moins de travail pour plus de produits à consommer. La masse potentiellement laborieuse, qui est la première victime de ce renversement, se trouve conditionnée à un sauve-qui-peut général vers une source attractive de revenu octroyé par l’Etat. Cette offre étatique est déjà contenue dans fameuse allocation des « années Giscard » dite « fanm-sèl » (1974-81), si lourde de conséquence sur la structure des familles. Dès 1990, elle est généralisée avec le RMI. On peut dès lors caractériser le RMI (puis le RSA) comme une réponse individualisée, avant tout monétaire, à une crise économique et sociale qui n’en finit pas.  S’agit-il de remèdes adaptés au mal guadeloupéen ?

Le dilemme du travailleur social

La crise endémique que connaît la Guadeloupe n’est pas celle d’une puissance industrielle européenne, voire américaine. Elle est singulièrement aggravée par l’absence d’un projet sociétal intégré. Lorsque,  dans une des premières puissances économiques mondiales, ce type de mesure est susceptible d’aider momentanément un chômeur à retrouver de l’emploi et un exclu de trouver le chemin de sa reconstruction sociale, dans un pays comme la Guadeloupe, il ne peut inventer une ambition collective. Ces mesures contribuent, au contraire, par le simple mécanisme de l’assimilation législative, à condamner les Collectivités Territoriales à réduire presqu’obstinément la question de l’insertion à une question de budget et, par conséquent, à réclamer à corps et à cris l’aide accrue de l’Etat.

Se retrouvant sur le terrain, face à face avec la misère humaine et la difficulté à trouver des solutions pérennes, le travailleur social n’est-il jamais tenté de regarder la vérité en face ?  Le RSA n’est pas en soi-même une réponse à la question de l’emploi en Guadeloupe, mais un très léger soulagement financier pour la pauvreté massive. En tout cas, ce n’est pas un plan de guérison du non-développement économique.

Il est difficile de nier que le long règne du RMI-RSA, en élargissant le champ de l’action sociale vers des personnes, parfois qualifiées, dont le seul handicap est d’être privées de revenu faute d’emploi ou d’activité reconnue, a conditionné une mutation du travail social vers plus d’interventionnisme économique et plus d’invention. Néanmoins, le fait d’être en position de demandeurs de moyens dans un vis-à-vis clos avec les seuls décideurs politiques, engendre chez les travailleurs sociaux une culture tendanciellement technocratique, oublieuse des origines altruistes, voire militantes, du métier.

Aussi, sur un terrain économiquement et socialement miné, voit-on poindre de jour en jour une forte demande à la fois des pratiques professionnelles plus interventionnistes, à la fois des bénéficiaires conscients et actifs. La lutte pour l’emploi et l’activité se joue collectivement et populairement, à l’échelle du quartier, de la commune ou de l’intercommunalité. Ces territoires voient naître de nouveaux espaces pour de nouvelles approches, une nouvelle dynamique fédératrice, voire même une forme de militance, au-delà même du cercle des professionnels du social. Parmi les usagers mêmes. Rares sont les travailleurs sociaux qui ne pensent pas, profondément, qu’on ne peut concevoir de politiques publiques d’insertion en dehors d’une vision panoramique de l’avenir du pays. On ne sait pas pourquoi leur voix, riche de tant de connaissance du terrain se fait si peu entendre dans le débat citoyen. Pourtant, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion relève du salut public. Y-a-t-il en la matière un quelconque devoir de réserve à observer ?

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12 Commentaires to “Peut-on « insérer » sans inventer une alternative sociétale ? Par Frantz Succab”

  1. Je relis avec un intérêt nouveau votre article.Nous sommes au lendemain d’élections, de promesses, et pour les travailleurs sociaux, rien n’a changé. Nous essayons toujours d’accompagner les nombreuses personnes vers l’insertion. Personnellement je me pose la question des limites des différents dispositifs qui ne nous permettent pas d’atteindre les objectifs visés. Dès lors, nous qui sommes des experts du social, qui connaissons le territoire, ne pouvons nous pas faire remonter des propositions plus adaptés à notre environnement? Quelle forme allons nous adopter pour ce faire? Qu’en est-il de notre implications dans les groupes de réflexion et de propositions dans nos quartiers, nos communes?
    Il me semble, que tout en gardant notre éthique et en respectant notre déontologie, nous avons une part active a prendre dans le projet de « notre » société.

  2. Je travaille dans l’insertion professionnelle.En terme d’activité et d’emploi, nous privilégions les « petits métiers » qui offrent de plus en plus de perspectives. Je pense qu’on doit garder aussi cette piste de travail à l’esprit

  3. Beaucoup de choses se font au niveau des quartiers,des résidences, des associations. Il faut les faire connaître. Un tel blog peut être un outil puissant pour faire remonter les initiatives prises pour « s’en sortir »

    • c’est vrai que les associations prennent des initiatives. On parle en ce moment d’une association sur Pointe-à-pitre qui a un projet pour qu’on dépose les armes.

  4. Je m’interrogeais sur le « comment »? Comment faire en sorte que la parole de ceux qui sont sur le terrain
    soit entendue? Mais je reste d’accord avec vous qu’il faut se faire entendre.

  5. Une question à M. SUCCAB : Comment faire entendre la voix des travailleurs sociaux? Vous avez essayé, avez-vous été entendu?

  6. je pense que votre blog permettra de faire remonter des articles aussi pertinents et de faire bouger les choses en guadeloupe

  7. Le travailleur social doit accompagner la personne vers l’autonomie. Or, coome le souligne si bien M. SUCCAB,il y a un renverement de valeurs : moins de travail et plus de produits à consommer. Alors à quoi travaillons nous aujourd’hui? A permettre à ces personnes d’être des consommateurs avec l’argent des transferts sociaux? A les accompagner davantage vers l’assistanat

  8. je suis travailleur social et je rejoins M. Succab. je suis dans une institution territoriale, une vraie »fonctionnaire ».
    L’idée que j’avais du travail social, je ne la retrouve pas. On ne se fait pas entendre, on n’est pas les forces de propositions qu’on devrait être

  9. Je suis travailleur social et votre article touche du droit le dilemne qui est le notre : porter souvent une réponse financière qui ne résout en rien l’objectif à long terme : travailler et être autonome. Bravo les ts ont besoin de personnes comme vous

  10. je suis tout à fait d’accord avec ce monsieur que je ne connais pas trop. je trouve qu’en 971 les
    travailleurs sociaux manquent de militantisme car ce sont eux qui devraient se soulever contre
    les injustices sociales. ils devraient faire front commun et proposer des réponses au politique,
    utiliser les moyens radiophoniques et télévisés pour se faire entendre, bref se positionner politiquement.
    je rappelle que le mot politique signifie s’interesser de ce qui se passe au sein de notre société et
    faire des propositions. à quand un homme politique qui connait le terrain, c’est à dire qui s’interesse
    aux problématiques de notre territoire…??

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