L’identité Mornalienne face aux enjeux du 21ème siècle : de la centralité à l’évitement. « Tout est déterminé. Nous avons le sentiment que nous décidons pour nous, mais tout est décidé de l’extérieur ». Franck GARAIN, sociologue.

L’identité Mornalienne face aux enjeux du 21ème siècle : de la centralité à l’évitement. « Tout est déterminé. Nous avons le sentiment que nous décidons pour nous, mais tout est décidé de l’extérieur ». Franck GARAIN, sociologue.
I°) Morne-A-L’eau : une centralité pour le nord

La conférence proposée le jeudi 19 novembre 2015, dans le cadre des festivités communales, sous la présidence d’honneur et l’allocution première de Mme Dolorès Placidoux-Morand, s’est déroulée sous la voûte du Marché aux Vivres de Morne-A-L’Eau.dolorès

Ce marché fut très réputé, comme l’a souligné Mme Placidoux-Morand. Elle rappelle qu’il a servi de lieu pour l’office lors de la reconstruction de l’église. Durant la période esclavagiste, ce même marché s’est également illustré. Selon le sociologue Franck Garain, près de 2000 personnes, esclaves et non libres, y venaient tous les dimanches. Il était un véritable espace d’échange. Il fut donc un point stratégique.

Il faut également noter que pendant la période des Cent jours, les Anglais ont contrôlé toute la Grande-Terre, à partir de Grippon, à partir de ce marché. Quand les troupes d’Ignace ont quitté Baimbridge, pour aller rejoindre Delgrès, les quelques habitations qui s’y trouvaient ont été incendiées.

Le sociologue rappelle ainsi que le Marché aux Vivres de Morne-A-L’eau est un lieu qui doit être investi par les Mornaliens.

Grippon : une centralité créée par les Blancs créoles

Durant la période allant de 1820 à 1830, une idée s’anime de faire de Morne-A-L’eau un endroit central. Notamment avec Grippon, le nouveau-bourg : le transfert du littoral (Vieux-Bourg) vers le centre, par rapport à sa position centrale (par rapport au nord Grande-Terre) ; dans un objectif militaire (les hauteurs de Morne-A-L’eau sont un repère pour les nègres marron), administratif et économique.

Après l’abolition de l’esclavage, le caractère de centralité de Morne-A-L’eau va s’affirmer au détriment du Moule, de Petit-Canal et du reste du nord Grande-Terre. La population de Morne-A-L’eau s’agrandit peu à peu. Elle passe alors de 1500 personnes en 1848 à 5000 personnes en 1882. Morne-A-L’eau s’affirme ainsi comme une unité centrale, notamment avec le chemin de fer qui part de l’usine Blanchet (qui ouvre en 1869) et qui enjambe le Canal des Rotours en direction de la balance.

3Par la suite, les travaux d’Ali Tur (architecte visionnaire pour l’époque) vont donner à Morne-A-L’eau cet autre aspect de centralité, de fierté construisant de l’identité. Après le passage du cyclone de 1928, la Guadeloupe est pratiquement détruite. A Morne-A-L’eau c’est la reconstruction, l’exemple de l’église, des écoles, etc.

Les conséquences de cette centralité sur l’identité Mornalienne

Un sentiment d’abandon se crée pour certains face au déplacement du bourg du littoral vers le centre. En même temps, se crée un sentiment identitaire différencié des gens de Vieux-Bourg. Deux identités Mornalienne se créent alors sur un même territoire, il y a le Vieux-Bourg (le Vieux-Bourgisme) et le Bourg (le Gripponocentrisme). Deux visions distinctes, représentant, selon M. Garain, un obstacle au développement. Un territoire doit avoir une vision globale.

Franck Garain lance alors l’interrogation : « l’identité Mornalienne est-elle créée véritablement par les acteurs du territoire ? »

Ce qui a participé à la construction identitaire de Morne-A-L’eau

1822 : c’est la création du « Bordeaux-Bourg », le nouveau bourg de Morne-A-L’eau ; une identité créée dans le cadre d’une économie de plantation. Les Français ont déplacé le bourg de Morne-A-L’eau pour leur besoin.

La réalité : Morne-A-L’eau se crée une identité forte qui provient du caractère central que les Français ont voulu introduire. Il s’agit de différencier Morne-A-L’eau des autres. Faire de Morne-A-L’eau l’endroit où on va rassembler la production dans le cadre de l’économie de plantation, en direction de la France.

Par rapport à l’usine, va se développer beaucoup de petits métiers, notamment dans les hauteurs. On voit apparaître des charrons, des charpentiers, des artisans, des menuisiers, en gros, des personnes qui dépendent d’elles-mêmes, donc qui s’affirment.

II°) L’évitement : conséquence de la fin de l’économie de plantation

Morne-A-L’eau devient une commune dortoir.

Avec la départementalisation : il n’y a pas que Morne-A-L’eau qui change, c’est la Guadeloupe qui change. Le secteur de la canne se vide petit à petit, notamment au début des années 1980. C’est la fin de la plantation industrielle. Tout autour de Morne-A-L’eau les choses changent.

La rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre de 1958 lancée par De Gaulle est approuvée par les communistes. La conséquence : un afflux dedolo population des zones rurales s’y déverse, car le chômage se fait ressentir petit à petit, le sucre étant en difficulté. Morne-A-L’eau en est victime malheureusement.

La création du BUMIDOM dans les années 1960 : le mouvement migratoire vers la métropole se met également en place.

Le Schéma d’Aménagement Urbain : c’est le renforcement de Pointe-à-Pitre, de Jarry, de Baie-Mahault, etc. Cela crée une forme de désertification pour les autres communes dont bien entendu Morne-A-L’eau.

Le cyclone Hugo : « le syndrome du béton », on va assister à la disparition quasi définitive des petits métiers liés à la construction, dont Morne-A-L’eau tirait une certaine fierté identitaire.

Beaucoup de personnes travaillent à l’extérieur de Morne-A-L’eau et reviennent dormir le soir (commune dortoir).

Face à tous ces éléments économiques, géographiques, stratégiques, sociologiques, Morne-A-l’Eau a du mal à se positionner. La fermeture de l’usine de Blanchet renforce le phénomène.

Après la Départementalisation, la Région. La Guadeloupe doit alors se doter d’un SAR (schéma d’aménagement régional). Les tous premiers SAR situe Morne-A-L’eau comme pôle d’équilibre, avec des éléments insuffisants (ANPE, ASSEDIC, etc.) pour faire la balance entre le nord et l’agglomération centre (Pointe-à-Pitre, Jarry, etc.).

La 2nde décentralisation renforce le rôle de la Région. Elle renforce encore une fois les pôles urbains et le SAR inscrit cette fois-ci Morne-A-L’eau comme obstacle à contourner. On parle alors de la déviation de Morne-A-L’eau (trop d’embouteillages). En tout cas l’idée est bel et bien là.

Morne-A-L’eau subit une double crise : d’identité et de confiance.

Les manifestations sont diverses :

– difficultés à se dire Mornalien. Jadis il existait une solidarité qui naissait de l’identité, du sentiment que l’on a d’être différent des autres.

– l’absence d’exemplarité : Morne-A-L’eau produit quoi aujourd’hui ? Intellectuellement, culturellement, etc. ? Le dernier député Mornalien était Gaston Monnerville.

– un choc démographique sans précédent : les effectifs dans les écoles baissent de plus en plus.

Les enjeux : l’écartèlement de Morne-A-L’eau entre deux centralités (voire trois)

– la centralité de l’Est : où le Moule a profité des crédits du cyclone Hugo (le Moule est une création hugolienne)

– la centralité de l’Ouest : existait depuis 1960 (l’agglomération pointoise).

– la constitution d’une nouvelle force au nord (Grande-Terre) très ambitieuse. Les trois communes (Petit-Canal, Port-Louis, Anse-Bertrand) 1ont décidé de faire route ensemble, se posant en leadership : sur le plan politique (la volonté d’avoir certainement un président de communauté d’agglo, un député) et économique (le tourisme résidentiel).

Conclusion

Il faudrait restaurer la confiance entre les uns et les autres pour redonner du sens à Morne-A-L’eau ; ce sens commun qui permettaient jadis aux Mornaliens de faire front.

Les Mornaliens ont-ils la capacité d’inventivité, d’adaptation à la crise ?

L’identité Mornalienne va-t-elle se reconstruire de la même manière (où tout était centré autour de la relation à l’usine, à la canne) ? Franck Garain répond d’ores et déjà que non.

Quels repères devons-nous construire maintenant, pour redonner du sens à ce qui était jadis le point central du bassin sucrier, la référence identitaire, vous les Mornaliens ?

Quelles expériences, quels sacrifices faire, que faut-il inventer pour redonner du sens à notre société Mornalienne ?

Tel est le sens du débat qui a été proposé par la suite.

Koezyon-glob.fr

 




3 Commentaires to “L’identité Mornalienne face aux enjeux du 21ème siècle : de la centralité à l’évitement. « Tout est déterminé. Nous avons le sentiment que nous décidons pour nous, mais tout est décidé de l’extérieur ». Franck GARAIN, sociologue.”

  1. c’est toujours un plaisir d’écouter M. GARAIN, qui avec une réelle passion évoque l’histoire de Morne-à-l’eau, les changements qu’elle a connue, son déclin mais surtout l’identité mornalienne. La présence de mme PLACIDOUX, évoquant ses souvenirs a sans aucun doute rajouté à l’enrichissement de chacun.

    • Wòzlyé édisyon // avril 13, 2016 á 9:00 // Répondre

      Effectivement ass97 beaucoup d’éléments sociologiques et historiques très riches se retrouvent au sein même de l’ouvrage  » Dolorès Placidoux-Morand : mémoire vivante de Morne-à-l’eau « . Cette œuvre est avant tout un hommage vivant de cette mémoire que revêt en elle Mme Placidoux-Morand à raconter comment les Mornaliens produisaient dans leur quotidien des conditions de vie afin de faire émerger cette identité forte. A travers toutes les manifestations de la culture (les léwoz, les bals, la biguine, le quadrille, l’usine Blanchet, le crabe, son cimetière, ses intellectuels, etc.), Morne-à-l’eau s’inscrivait comme étant la commune de l’excellence. Du Vieux-Bourg du Morne-à-l’eau au Grippon, Morne_à-l’eau et ses habitants ont une histoire riche et particulière à découvrir dans ce livre.

    • je ne comprends pas pourquoi MAL est devenu comme ça. Au dernière news on parle de détournements dans les caisses communales, la relégation de l’étoile en PHR…waaay…kay pasé menm…é zòt ka palé de identité…pou mwen i a redoré toubòneman…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*