Fanmi kijan nou ka lévé timoun an nou (séminaire) : « Faire taire les enjeux de la mère : la place du père ».

Fanmi kijan nou ka lévé timoun an nou (séminaire) : « Faire taire les enjeux de la mère : la place du père ».
Ce jeudi 15 décembre 2016, monsieur José VICTORIN, Proviseur du lycée Faustin FLERET, était l’hôte du colloque sur l’éducation et la sexualité.

Ce projet, fruit d’une réflexion multi partenariale, rassemblait le Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) de Morne-A-L’eau, porteur du projet, le CNFPT, l’association AFFIRMATIC, ainsi que d’autres partenaires institutionnels, publics et privés. Ainsi, débattre d’un sujet aussi vaste mais combien délicat, sur l’éducation et la sexualité, apparaissait hautement nécessaire face aux dérives observées chez certains jeunes222 de notre département.

Deux temps ont animé cette journée. La matinée, scandée par le point de vue des experts sur la question du jour. L’après-midi, dédiée aux ateliers.

Les mots de bienvenue du Proviseur ont été suivis respectivement de ceux des représentants de la communauté d’agglomération du nord Grande-Terre : messieurs FRANCFORT, maire de Morne-À-L’eau, MORNAL maire de Petit-Canal, ARTHEIN maire de Port-Louis et de madame FRANCILONNE, représentant la commune du Moule. Chacun d’eux, à sa manière, a dit combien il était sensible à la question de l’éducation et de la sexualité. Faisant ressortir la nécessité d’approfondir ce sujet pour une meilleure prise en compte des difficultés posées, et faire tomber les tabous entourant ce sujet.

La représentante du CCAS de Morne-A-L’eau, a d’abord expliqué le contexte du projet, à savoir : un certain nombre de professionnels interpellés par l’augmentation des grossesses précoces sur le territoire. De ces rencontres et échanges est apparue la nécessité d’aller plus loin, d’où la mise en place de ce projet avec trois objectifs :

– L’organisation du colloque de ce jour

– La mise en place d’un groupe d’intérêt professionnel

– La réalisation à terme, dans les quartiers, de groupes de parole.

Le contexte posé, la parole a été donnée aux experts.

Le sociologue Éric BROUSSILLON évoque « L’histoire du rapport au corps ».

Il rappelle que l’on ne peut parler d’« éducation sexuelle », sans évoquer « le corps ». Ce corps, bien que célébré par de nombreux artistes (peintres, sculpteurs, etc.) est souvent un sujet qui pose problème : 70% des personnes ne sont pas satisfaites de leurs corps, élément important de la vie sexuelle. Pour ces 70% d’individus, la vie sexuelle est un drame, et, ajoute-t-il, en Guadeloupe, il existe une misère sexuelle, une absence de bonheur et d’épanouissement sexuel. L’activité sexuelle intense masque cette réalité, cette incapacité de certains à nouer une relation stable, à fonder une famille. La confusion entre la jouissance physique de la relation sexuelle se confond avec le bonheur sexuel.

M. BROUSSILLON évoque une enquête menée auprès de jeunes adolescentes et qui fait ressortir deux points :

– Souvent, les jeunes filles sont sollicitées tant par des garçons de leur âge que par des adultes, ces derniers proposant des relations contre des avantages matériels.

– Les relations sexuelles sont, quant à elles notées, selon les performances.

Ainsi donc, on pourrait conclure qu’il y a, dans un premier temps une désacralisation de l’acte sexuel, qui traduit dans un second temps, un échec total de l’éducation familiale.

Se posent alors des questions pertinentes :

– Comment remédier à cette situation ?

– Comment faire avec des parents, qui eux-mêmes n’ont pas eu cette éducation ?

– Que doit-on transmettre ?

Il nous faut transmettre à nos jeunes l’idée que l’on peut être heureux avec quelqu’un, en développant des relations simples, désintéressées, en partageant le besoin d’être ensemble.

Malgré tout cela, s’appuyant sur sa grande expérience, il a su rassurer sur le fait que nos jeunes ne sont pas plus en danger que leurs parents.

Le psychologue Eric LANARRE : « Faire taire les enjeux de la mère : la place du père ».

Citant l’ouvrage de GUY CORNEAU « Père manquant, fils manqué », il introduit le sujet avec le déséquilibre qu’engendre l’absence ou la marginalisation du père chez l’enfant. Il ajoute que l’enfant a besoin de ses deux parents pour pouvoir équilibrer ses deux pôles : le féminin et le masculin. Que cet enfant a des besoins divers, physiques, physiologiques, spirituels, affectifs. Or souvent dans l’éducation, le modèle est basée sur la satisfaction des besoins physiologiques au détriment des autres besoins : « fanmi a-y ba-y tousa i bizen, i an lari-la ».

Puis Eric LANARRE évoque certaines représentations de notre éducation :

– « le père qui emmène le gibier (pas de maternage, pas d’affectif) »

– « Timoun pa suiv kòk »

– « Nonm paka fè zanfan (propriété de la mère) »

– « Elever un enfant (comme un animal) »

333Autant de modèles basés sur la survie et qu’il faut revoir. Il rappelle donc l’importance pour un enfant d’avoir ses deux parents car c’est cela qui le sécurise. Dans le cerveau de l’enfant, l’image du père doit être intériorisée très tôt et les expériences développées sculpteront son cerveau. Ce dernier a besoin de recevoir de la bienveillance, de l’empathie, de l’amour. A contrario, les brimades, les violences reçues vont devenir leur référentiel. Les enfants ont besoin de leur père. Son absence blesse tant la fille que le garçon car il a un rôle auprès de chacun d’eux : apprendre à son fils à être un homme ; apprendre à sa fille comment fonctionne un homme. En conclusion, le père doit avoir sa place, car si la mère a le « pouvoir absolu », et qu’elle se trompe, « c’est absolument ».

Le socio-anthropologue Raymond OTTO : « Les professionnels face à leurs représentations – interroger les dispositifs d’accompagnement »

D’entrée, il a suscité un nombre de remarques sur la pertinence du travail social tel que nous le pratiquons sur notre territoire :

– les politiques publiques utilisées ne sont pas, pour certaines, adaptées à notre territoire.

– les professionnels ne sont pas toujours nécessaires et ne doivent pas décider à la place des familles

– un engouement des familles pour les dispositifs qui ne répondent finalement qu’en partie aux problématiques.

Raymond OTTO ajoute que l’évolution rapide de la société guadeloupéenne, contraint dès lors les travailleurs sociaux à être au fait de cette évolution pour mener une intervention adaptée. Il a rappelé la structuration passée de notre société, qui était, dans un premier temps, organisée en famille élargie, puis dans un second temps avec la plantation et la régie, et enfin, en troisième lieu l’école et l’église.

Cette organisation permettait aux familles vivant dans le cercle proche d’avoir le soutien nécessaire pour faire face aux problématiques qui se posaient alors. C’est aussi grâce à cette organisation, qu’une élite s’est constituée au sein de notre société guadeloupéenne. L’évolution sociale a fait en sorte que bon nombre de prérogatives assurées jusque-là par les différentes composantes de cette société ont été dévolues à des professionnels, y compris l’exercice de l’autorité parentale. Ainsi, le passage à la modernité a fait naitre une opposition dans notre société que l’on peut résumer de façon simple : on trouve ainsi ceux qui veulent rompre avec la tradition et qui sont pour une place transversale de l’enfant dans la famille, avec les mêmes droits que les adultes, et les autres, ceux qui restent attachés à la séparation ancienne entre « vyé moun, gran moun, timoun », en un mot : chacun à sa place. Il ressort que l’intervenant a mis l’accent sur la nécessité de trouver entre ces deux points, la bonne articulation qui permettra de libérer la parole dans l’espace familial, et ce, quel que soit le camp ou se situe chacun.

Avec la modernité, beaucoup s’inscrivent dans «  le travail, l’argent et la famille ». Ne serait-il pas temps, selon lui, d’inverser la tendance en étant dans « la famille, le travail et l’argent » ? C’est sur cette interrogation suivie d’un débat, que s’est clôturée la matinée. L’après-midi a été réservée à quatre ateliers de travail animés par des professionnels et des représentants de parents d’élèves :

– Atelier 1 : Les jeunes et la révolution numérique

– Atelier 2 : Ma place dans l’éducation en milieu numérique

– Atelier 3 : Les codes vestimentaires : freins à la réussite

– Atelier 4 : Jeunes : de qui ou de quoi parle-t-on ?

Cette journée de réflexion aura permis de répondre en partie aux interrogations des jeunes, des parents et des professionnels, mais doit être suivie d’effets. Quels effets ? Des effets par qui ? La mise en place d’un groupe d’intérêt est une bonne initiative qui doit être suivie d’effets. Une de ses missions pourrait être d’approfondir la réflexion sur les réponses à apporter dans les quartiers comme cela a été clairement dit plus haut, ce qui en soit relève du défi. Est-ce possible dans l’état actuel des choses ? De fait, cela imposera une certaine capacité à travailler ensemble, à mobiliser du temps, de l’énergie, ainsi que des ressources multiples comme une réelle motivation à s’inscrire dans le sens d’un projet commun de société pour l’intérêt général. Et cela n’est pas évident dans notre contexte professionnel particulier.

Les carences en termes d’éducation ou d’éducation à la sexualité de nombreux parents en direction de leurs enfants est un constat posé, certes. Ce qui suscite d’autres questions, à savoir si ces parents doivent-ils seuls ou peuvent-ils seuls assumer cette fonction ? Quid du lien, pour ce séminaire, entre l’institution scolaire, en l’occurrence le lycée (ou aussi au collège) et l’éducation à la sexualité au regard des grossesses précoces, notamment dans la lutte contre le décrochage scolaire et en termes de santé publique ? Les grossesses précoces chez certaines filles ne traduisent-elles pas des formes de violences contre leur propre corps (tout comme certains garçons qui tombent dans la délinquance) face à une société en perte de vitesse dont les responsables ont jeté l’éponge ? L’école « guadeloupéenne » a-t-elle un rôle essentiel à jouer dans la transmission de valeurs liées à l’éducation à la sexualité ? Et ce pas qu’occasionnellement comme il est coutume. D’où l’interrogation suivante : puisque les lois nationales ne semblent pas adaptées à notre territoire, peut-on inclure l’éducation à la sexualité, en terme préventif, dans le cadre de valeurs fondamentales enseignées à notre école régionale ? L’objectif étant d’éduquer des hommes et des femmes responsables et autonomes…

Koezyon-glob.fr

(crédit photos : R. Otto)

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3 Commentaires to “Fanmi kijan nou ka lévé timoun an nou (séminaire) : « Faire taire les enjeux de la mère : la place du père ».”

  1. Je suis une mère de famille et je suis déçue de savoir que l’école puisse faire ce que dit Kelly. C’est soutirer des vices. Après on dit que les parents sont des irresponsables. L’école a une part importante dans tout ce qui se trame dans la société.

  2. J’ai beaucoup apprécié cette journée m^me si j’ai déploré de na pas voir d’intervenants de l’éducation nationale, professeurs ou assistant sociale ou infirmière, confronté au quotidien à cette problématique.

    • Je suis tout à fait ok avec ce que vient de dire Adeline. Je suis étudiante ASS, j’ai été interpellée, lors de mon stage au sein d’un lycée en Guadeloupe, durant la récréation, un certain nombre important de lycéennes, toujours les mêmes adolescentes, d’un âge compris entre 15 et 17 ans qui faisaient tous les jours la queue devant le bureau de l’infirmière scolaire, qui se situe juste à côté de celui de l’assistante sociale. J’ai donc interpellé l’infirmière par rapport à cette situation. Si c’était dû à des situations quotidiennes de mal-être ou ne sais-je. Elle m’a tout simplement répondu que ces élèves viennent prendre leur pilule dans son bureau. Je lui ai alors demandé pourquoi est-ce l’école qui se retrouve à faire cela. L’infirmière m’a confié que les parents des jeunes filles n’étaient pas au courant et que par précaution, pour la prévention, elle était autorisée à le faire. Ainsi, de nombreux parents ne savent même pas que leur fille a déjà des rapports sexuels et qu’elle prend la pilule. Alors que la pilule est un moyen de contraception et non un moyen de lutte contre les maladies sexuellement transmissibles. Tout en sachant qu’à cet âge, ces jeunes filles ont souvent plusieurs partenaires et les rapports sexuels se font à la hâte.

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