Albert FLAGIE : « Avant on ne parlait pas de lari mais de lakou qui était le lieu de vie, avec un contrôle social et de partage de valeurs, qui était aussi le lieu où se réglait les conflits entre jeunes (avec les poings). Et tout cela a contribué à la construction d’hommes et de femmes de valeur de notre société actuelle ». Issu de la conférence-débat « cohésion sociale et la sociologie de la rue »…

Albert FLAGIE : « Avant on ne parlait pas de lari mais de lakou  qui était le lieu de vie, avec un contrôle social et  de partage de valeurs, qui était aussi le lieu où se réglait les conflits entre jeunes (avec les poings). Et tout cela a contribué à la construction d’hommes et de femmes de valeur de notre société actuelle ». Issu de la conférence-débat « cohésion sociale et la sociologie de la rue »…
La conférence débat sur les thèmes  de la « cohésion sociale et la sociologie de la rue » a été organisée à l’initiative de l’Association Eco-Sonore Guadeloupe d’une part et la fondation Hypomène LEAUVA d’autre part  ce vendredi  27 juin 2014 à Petit Canal. Elle est, selon le modérateur M. Jacques MONTOUT, le vœu des organisateurs,  la première d’une série pour échanger sur des thèmes qui interpellent notre société guadeloupéenne. Malgré la notion de « jous la » repris par M. FROMAGER, président de l’association Eco-Sonore  en référence au relatif éloignement de Petit-Canal, les personnes ont répondu en nombre  à l’invitation. Plusieurs intervenants d’horizons professionnels différents ont apporté  leur témoignage.

M. Hyppomène LEAUVA, médiateur social, homme de terrain bien connu en Guadeloupe et concepteur de « Sé an la ri la sa ka pasé »a ouvert les débats.Son témoignage sur son enfance turbulente a touché plus : « Mon comportement de l’époque aurait pu me conduire en prison, si je n’avais pas rencontré un policier qui a su me parler et que je comprenne ». Il a connu Saint-Jean Bosco, le célèbre centre éducatif , et il en est ressorti, un homme « doubout » (debout), avec les codes d’honneur de la rue. Pour lui  « Lari ni bel bitin, i ka apran’n nou la vi, soufrans, solidarité, tout bitin. » De son flagie 113expérience, il retient un élément important, on ne peut pas faire de la prévention sans notre police. Or, M. LEAUVA constate avec regret qu’il y a trop de distance avec la police alors qu’elle a son rôle à jouer, elle peut conseiller nos enfants.

La transition s’est faite naturellement avec M. SOUSSIN, Policier, qui portait une expérience institutionnelle sur le débat. De son expérience de jeune campagnard, il a retenu « qu’il faut un village pour éduquer un enfant », car tous participaient à l’éducation. Pour illustrer cette vérité, valable même quand il existait un différend entre voisins, il raconte comment en l’absence de sa mère, la voisine jetait un œil sur eux. La façon de s’y prendre était des plus coquasses : à haute voix, pour être entendue de la voisine, sa mère annonçait à ses enfants qu’elle était absente. De fait, la voisine le savait et  ne manquait pas de s’intéresser à ce qui se passait en l’absence de leur mère. A son avis, cette disparition de la  solidarité, de ces échanges sont une des explications à la montée de la délinquance. « On s’isole, on fait des maisons avec une grande barrière, on n’a plus besoin de l’autre car on peut tout avoir et cela conduit au désastre ». Le partage, l’entraide qui étaient des valeurs de l’époque, faisait que même si on n’appréciait pas le voisin, on gardait pour lui du respect car on «  avait besoin de lui  pour regarder la télé ou pour téléphoner en cas d’urgence », ces choses n’étant la propriété que de quelques uns. M. SOUSSIN croit aussi à l’importance de l’amour des parents. « L’amour des parents doit être plus visible envers leurs enfants pour qu’ils n’aillent pas le chercher dehors. Malheureusement, c’est quand les choses tournent mal que certains parents le manifestent ». En étant policier, il n’en demeure pas moins un citoyen, un père et fait aussi de la prévention avec les jeunes qui se retrouvent dans leurs locaux. Souvent, il est entendu par ces jeunes, quelques fois non. L’exemple pris, en conclusion illustre ce constat : « Je pense souvent à ce  jeune qui dès ces 12 ans se retrouvait régulièrement dans nos locaux pour divers larcins et à qui je ne cessais de prodiguer des avertissements à titre préventif. Sans succès, puisque il a tué un jeune et se retrouve actuellement incarcéré. La prévention est nécessaire, mais la répression l’est également pour poser l’autorité ».

M. DUMESNIL dit « bwana », médiateur social à Baie-Mahault a continué sur la même lancée. Il est lui même, « on nonm la ri, ki konnêt la ri ». Il constate avec effroi que les codes de la rue ont changé. Des comportements auxquels il n’aurait même pas pensé sont le quotidien de beaucoup de jeunes : ils frappent leur mère, les insultent. Pour lui, le problème se situe au sein de la famille. Mais devant les dérives graves, il faut une répression plus sévère selon lui.  Pour les autres jeunes, il faut travailler avec eux, tenir compte de leur projet. Et son coup de gueule : «Arété palé yin ki de  mové bitin. Ni bon bitin ka fèt an péyi la ». Certains médias ne veulent que du sordide, du sensationnel. Mais lorsqu’on leur montre le positif, ils ne s’y intéressent pas. Lorsque que M. DAUMESNIL parle de ces jeunes qui se sont insérés malgré un séjour en prison, on n’en parle pas.

Le dernier intervenant, M. Albert FLAGIE, éducateur spécialisé de profession, grand spécialiste de l’insertion professionnelle des jeunes issus de la rue, et Socio-anthropologue, nous a livré un vécu riche dans la compréhension de la rue. En préambule, il nous fait une confidence : « J’ai un grand regret dans la vie (à notre regard interrogatif, il a fourni plus d’informations) an pa joué asé cristal ». Il a, à flagie 112travers ce vécu, fait remonter  toute la valeur qu’il donnait à la rue, dans ce qu’il y a comme apport à la construction du jeune, de la vie en société. Partant de ce constat, M. FLAGIE, nous a montré l’importance de la rue, qui n’est pas ce qu’on décrit actuellement de façon très négative. C’était plutôt un lieu d’échanges Pour rétablir une vérité, il nous explique qu’ « avant on ne parlait pas de lari mais de lakou  qui était le lieu de vie, avec un contrôle social et  de partage de valeurs, qui était aussi le lieu où se réglait les conflits entre jeunes (avec les poings). Et tout cela a contribué à la construction d’hommes et de femmes de valeur de notre société actuelle ».  Le « makrélaj » permettait à tout le monde d’avoir un regard sur tout ce qui se passait dans le lakou. Les grands jouaient leur rôle sur les plus jeunes, surtout quand ceux ci avaient des aptitudes intellectuelles «  ay apran lesson aw » ou encore « foucan an liv’aw ». Les adultes avaient encore le droit de reprendre les enfants des autres, en cas de mauvaise conduite. Pour le sociologue plusieurs éléments ont conduit à la disparition du lakou , mais aussi au delà, de toutes ses valeurs de solidarité, de contrôle social, de ce lieu de vie. Premier élément, 1962, le BUMIDOM avec le départ de la tranche vive de la population de la Guadeloupe (20-30 ans) vers la métropole. De fait une des chaînes intergénérationnelles avait  disparu, ceux qui partent ne sont plus là pour relayer les parents dans l’éducation des plus jeunes,  les laissant  livrés à eux-mêmes. Deuxième point, la rénovation urbaine avec le changement d’habiter, passant du lakou aux immeubles. On vit chez soi et le « makrélaj » est plus difficile à faire. Les repères changent, le lolo qui était le point de rencontre du quartier va disparaître car dès 1960, le  Prisunic fait son apparition. Les familles ne peuvent plus compter sur la solidarité, surtout dans le domaine éducatif. Tout cela à conduit à un autre style de vie et à une jeunesse perdue. Ces tristes constats, pousse le sociologue à se poser la question suivante : « comment accompagner tous ces jeunes qui, faute de ce lien social entre autres, partent à la dérive, comment permettre à ces jeunes de s’insérer ?  » Plusieurs pistes. « Ce que les jeunes veulent, c’est travailler. Or sé avè miel yo ka pwan mouch. Il faut travailler avec eux sur des projets qui leur plaisent, les consulter. Il faut leur permettre d’exprimer tout ce que leur âge possède en terme d’énergie, leur proposer des activités qui fait monter leur taux d’adrénaline. (moto de mer, saut en parachute par flagie 114exemple pour les calmer) » M. FLAGIE, est de ceux qui pensent que la prévention se joue à plusieurs niveaux, avec en préambule le constat suivant : pas de prévention « si ou pa ni policier, si ou pa ni répression ». Un bémol, il y a un décalage entre l’ordre législatif  et l’ordre coutumier, et il faut en tenir compte pour mieux accompagner les jeunes. Pour nombre d’entre ces jeunes de la rue,  stigmatisés et considérés comme « des bons à rien », il faut travailler sur leur estime de soi, leur redonner confiance en eux.  Ne jamais penser que parce qu’ils n’ont pas l’instruction et qu’ils  sont couillons, qu’ils ne vont pas changer. Tous veulent qu’une chose : travailler ». Et pour l’éducateur expérimenté qu’il est, l’insertion  passe par l’activité économique. Ne jamais livrer ces jeunes à la presse qui souvent les stigmatise et peut détruire par des propos malheureux tels « on est arrivé à faire quelque chose de ces petits délinquants», toutes les avancées faites.

Le temps était trop court, tant il y avait des choses à dire. Cependant, On retiendra de cette première rencontre que pour ces hommes issus de la ri la, qui ont eu des parcours différents mais arrivent à la même conclusion : la ri la bel. Elle a changé parce que la société a changé. Pour faire des propositions, l’apport de la sociologie, du « makrélaj » dans le sens de l’observation minutieuse, est indispensable car c’est ainsi que nous pourrons prendre les meilleures pistes pour insérer nos jeunes, prévenir la délinquance, avoir une société qui s’adapte à son environnement, une société  productive,  qui respecte chacun et lui donne sa place.

Koezyon-glob.fr

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4 Commentaires to “Albert FLAGIE : « Avant on ne parlait pas de lari mais de lakou qui était le lieu de vie, avec un contrôle social et de partage de valeurs, qui était aussi le lieu où se réglait les conflits entre jeunes (avec les poings). Et tout cela a contribué à la construction d’hommes et de femmes de valeur de notre société actuelle ». Issu de la conférence-débat « cohésion sociale et la sociologie de la rue »…”

  1. A quand des assises sur la prévention de la délinquance avec ceux qui connaissent le problème? Notre jeunesse s’en va et on discute. Il faut plus que celà. Ces personnes qui sont dans votre article, connaissent la rue. Demandons leur conseil pour que les familles arrêtent d’être dans le deuil

    • tu sais bernard, le problème en Guadeloupe c’est que tout est politique, tout est ramené à la politique, ces assises seront encore une fois comme d’autre l’objet de prise en mains…donc je pense plutôt que chacun dans son quartier, dans son secteur devrait contribuer à aider nos jeunes.

  2. on lo ti missié comprann yo konèt lari é pourtant yo ka mo an lari la ou ka brilé dé gwo koud’ lajol a pa sa konèt lari…konèt lari sé rèspé honèté couraj’ philosofi é possibilité dè survivans puis retrancri tou sa ki fèt an lari…sinon sé ti boug’la nou ka vwè la an lari sé ba la ri chèn mové agissements mé yo pa konèt lari

  3. J découvre votre blog par le biais de facebook. Très très intéressant pour la compréhension de notre contexte de vie.
    Votre article est bien, cependant il faut pouvoir s’adapter rapidement à l’évolution de la société pour ne pas créer plus de difficultés.

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